Interview: ABDUCTION

Interview ABDUCTION. Entretien avec François Blanc (chant, le 1er décembre 2023)

L’arroseur arrosé… Ou plutôt, le questionneur questionné. S’il est avant tout (re)connu pour sa plume au sein du mensuel Rock Hard, François Blanc est, à ses heures perdues (genre « on n’a pas beaucoup de travail à la rédac’, alors je trouve de quoi occuper mon temps ») chanteur au sein du groupe de black metal progressif Abduction. S’il prend le temps d’appeler Metal Eyes aujourd’hui (vraiment très peu d’activité chez RH…) c’est pour nous présenter et parler du quatrième album de la formation, Toutes blessent, la dernière tue. On inverse donc les rôles aujourd’hui, c’est François qui répond aux questions.

François : Tu as pu écouter l’album ? Tu en penses quoi ?

Metal-Eyes : Comme il est impatient ! Aujourd’hui, c’est moi qui pose les questions, François !

Absolument, tu as raisons (rires) !

Votre dernier album, Jehanne, est sorti pas vraiment à la meilleure période, puisque juste après, il y a eu la crise sanitaire et le confinement… Comment avez-vous vécu cette période et comment la crise sanitaire a-t-elle affectée Jehanne ?

On a eu la chance de finir l’album à 100% avant que la crise sanitaire n’arrive – il était terminé fin 2019. Cet album m’a largement aidé à supporter le confinement : on était très désireux de le sortir, le confinement n’a, heureusement pas changé les dates de sortie. L’album nous tenait vraiment à cœur et a été très bien reçu. Voir qu’il y avait une attention autour de l’album est quelque chose qui, personnellement, m’a beaucoup aidé et distrait d’une période assez morose. Paradoxalement, les gens ont eu beaucoup de temps pour écouter des disques…

Toutes blessent, la dernière tue est votre quatrième album. Vends le moi…

Alors… Je pense que c’est notre album le plus direct, si tant est que ça signifie quelque chose pour la musique qu’on joue qui est assez progressive par essence. On avait pour habitude de composer des morceaux un peu à tiroirs et là, on a essayé de moins le faire, d’avoir moins de guitare superposées, Abduction a l’habitude de le faire. Là, on a voulu que ce soit un peu plus dépouillé, on a varié l’approche du chant également, il y a plus de voix claires que par le passé, donc on sort un peu du carcan black metal pour proposer quelque chose qui n’appartient qu’à nous. Dans la mesure où c’est Mathieu, le bassiste, qui, pour la première fois, s’est chargé de l’écriture d’une bonne partie des lignes de chant clair, on y retrouve sa sensibilité dans la pop ancienne populaire. « Populaire » dans le sens où il est très sensible à la vieille chanson française des années 20 à 40 et ça imprègne un peu ces lignes de chant qui ont ce côté « ritournelle » qui, superposé au black metal donne quelque chose qui est, pour nous en tous cas, assez personnel et unique, en tous cas, quelque chose qu’on n’entend pas partout. Ça donne un caractère vraiment particulier à l’album. Je dirai que c’est un album un peu plus accrocheur et varié, aussi. Il y a des gens qui ne s’attendent pas vraiment à ça quand ils pensent « black metal », donc il peu y avoir une surprise qu’on espère agréable. On a aussi voulu faire des morceaux plus courts et plus digestes. Un titre comme Carnets sur récifs a moins de variations, monte en intensité et, par conséquent, est plus digeste malgré une ambiance que, nous, on trouve très forte. Et aussi, c’est le meilleur son qu’on n’ait jamais eu, c’est important à signaler. Ça fait quatre albums qu’on travaille avec Déha, on se connait vraiment très bien, et on maitrise davantage le vocabulaire technique qui nous permet d’obtenir le résultat escompté. On a eu une meilleure maitrise du processus de mixage. Pour le son de batterie, on est allé plus loin pour avoir quelque chose de plus organique, moins mécanique. Donc, je dirai que cet album est le résultat du fruit de pas mal d’années d’expériences et de la démarche pour ce disque qui fait que, selon moi, c’est un bon album qui peut plaire à pas mal de gens qui ne sont pas forcément ouverts au black metal à la base.

Moi qui ne suis pas fondu de black et qui apprécie plus le chant que les cris – même si les hurlements peuvent avoir du sens, ça dépend de comment c’est utilisé – je trouve que dans votre album, la variété des styles et des chants me permet d’aller au bout de ce CD…

Mmh… Ça, c’est super !

Je voudrais revenir sur ce que tu disais il y a un instant : qu’entends-tu par « musique progressive par essence » ?

Les groupes qui nous ont influencés au départ ne sont pas forcément des groupes d’obédience progressive, à part Opeth qui est un fleuron du genre et une de nos références. Guillaume (Fleury, guitare) a toujours écrit des morceaux avec des signatures rythmiques relativement complexes et des changements d’ambiances et d’atmosphères. C’était déjà le cas sur le tout premier Ep, avant que je n’arrive dans le groupe, mais aussi sur le tout premier album. On aime les compositions à tiroirs, les compositions variées avec le chant qui alterne entre clair et extrême. Quand on écoute un morceau d’Abduction, on sait d’où on part mais pas du tout où on va arriver et ce qu’il va se passer pendant le voyage. Ça rejoint une démarche « progressive » à défaut d’un autre adjectif…

C’est ce que j’ai noté au sujet de Carnets sur Récifs : il y a une étonnante association entre les guitares qui sont très speedées et un chant profond, grave et lent. Tu as parlé du style qui, je trouve, reste assez sombre (il confirme), qui sort du black metal pur et dur, même si on en retrouve des codes. Tu parlais de « ritournelle », et c’est sans doute le mot qui me manquait, parce que dès le départ, il y a des airs qui donnent envie d’être chantonnés.

Oui, tout à fait, et c’est une des choses particulières chez Abduction. En fait, Guillaume compose très peu de rythmique. Sur cet album, à part les secondes parties de Carnets sur Récifs et de Dans la galerie des glaces, il y a très peu de rythmique. Il y a beaucoup de guitares chantantes qui s’entremêlent. Il ya beaucoup de lead et la superposition des guitares donne ce côté très « plein » et riche au son. Dès qu’il y a un passage de guitare clean, ou même dans les moments le plus intenses, on sent qu’il y a une guitare au premier plan et on sent que ce sont des mélodies qu’on peut retenir.

Il y a en effet plein de petits passages qui donnent envie d’être chantonnés…

Eh, eh ! C’est plutôt bon signe !

Tu viens de décrire votre musique. Maintenant, si tu devais ne retenir qu’un seul titre de cet album pour expliquer à quelqu’un qui ne vous connait ce qu’est l’esprit d’Abduction aujourd’hui, ce serait lequel ?

Ah, c’est une bonne question et ce n’est pas quelque chose de facile…

Venant de toi, je le prends comme un compliment !

Bien sûr ! Je pense que j’opterai pour Disparus de leur vivant. Déjà parce que c’est l’un des deux qui me tient le plus à cœur sur cet album…

Pour quelle raison ?

La seconde partie me bouleverse… A partir du moment où le chant clair revient, la lumière se fait vespérale, à peu près vers 4’, je trouve les mélodies de guitares poignantes, le jeu de batterie de Morgan (Delly) complétement dingue, les breaks là où il faut et comme il faut, cette espèce d’intensité dans le blast beat avec du chant clair ce qui n’est pas forcément habituel… Et le thème des paroles me touche énormément. J’ai le sentiment d’avoir réussi à mettre l’émotion qu’il faut sur ce passage-là. Et je trouve la deuxième partie de ce morceau vraiment poignante. Je l’écoute comme j’écouterai l’œuvre d’un artiste qui n’est pas nous sur le bord de mon siège avec des frissons sur les bras… Ca me parait être le bon morceau pour dire ce qu’est Abduction 2023, avec des voix claires, des moments assez énervés et cette espèce de mélancolie qui imprègne un peu tout ce qu’on fait.

Tu évoquais les paroles, il y a beaucoup de références historiques, et cela dès la pochette de l’album, une peinture du 18ème siècle. Pourquoi avoir choisi cette illustration, d’ailleurs ?

Il faut savoir que chez Abduction, la pochette est quelque chose d’extrêmement important, dans la mesure où Guillaume ne peut pas écrire sa musique s’il n’a pas un visuel sous les yeux. Il avait commencé à écrire cet album et, à un moment donné, il s’est retrouvé coincé. Il a fallu qu’il attende de trouver l’image qui l’inspire pour pouvoir se remettre à travailler. Quand on est en studio, on a en permanence la pochette de l’album sous les yeux parce que Guillaume veut s’assurer, de manière presque mystique, que la musique qu’on fait colle bien à la pochette qu’on a choisie. Dans la mesure où on voulait quelque chose de plus forestier dans l’esprit et de plus organique dans le son, avoir quelque chose avec de la nature dedans paraissait un choix assez évident. Guillaume a cherché longtemps pour trouver le tableau qui l’inspirerait – on savait qu’on prendrait un tableau classique parce que c’est ce qu’on a toujours fait et qu’on adore ça – et celui là va bien avec la thématique du temps qui passe qui est le fil rouge de la thématique d’Abduction. Quand on est tombé sur ce tableau, on a trouvé que ça collait parfaitement. Il avait déjà le titre de l’album, Toutes blessent, la dernière tue, qui fait référence au temps qui passe, aux minutes, aux heures. Là, on voit cette femme qui arrive devant ce mausolée qui est si vieux qu’on ne sait plus de quand il date, et elle à l’air de s’interroger peut-être sur la signification de cette pierre, sur ce que ça signifie pour elle, sur sa propre vie, sur ce qu’elle laissera derrière elle… Bref, c’est un condensé parfait de ce qu’on voulait mettre dans l’album. L’image est très belle et ce n’est pas un des tableaux les plus connus du peintre, Hubert Robert. Tout était réuni pour en faire notre pochette !

On parle de références, vous évoquez la Madelon dans Disparus de leur vivant, et dans Dans la galerie des glaces, tu dis « Le droit c’est moi ». C’est une référence monarchique ou républicaine contemporaine ?

(Rires) Les deux mon général ! En fait, c’est un morceau qui parle du développement personnel et des dérives de cette société parfois bienveillante à l’excès, qui conseille aux gens en permanence de n’écouter qu’eux-mêmes, de ne pas tenir compte des gens qui leur font des critiques… Il y a cette tendance qu’on aperçoit aujourd’hui qui fait qu’on te dit « tu es parfait, c’est toi qui as raison, si on te dit le contraire, n’écoute pas ». Certes, il faut se débarrasser des personnes toxiques, ou en tout cas les tenir à distance. Toute critique n’est pas forcément mauvaise à prendre, au contraire. Ça peut être source d’épanouissement, c’est comme ça qu’on grandit aussi. Ce morceau parle d’un personnage imbu de lui-même, qui sait très bien que ce n’est pas bon pour lui mais qui ne peut s’empêcher d’être amoureux de son propre reflet… C’est un texte plus direct que ce qu’on fait d’habitude, moins métaphorique mais qui est ponctué, en effet de références historiques. « Le droit, c’est moi » en est une. Rien que le titre fonctionne à deux niveaux puisqu’il fait référence aux halls des miroirs qui ne lui font voir que lui et, bien sûr, à la galerie des glaces de Versailles.

L’autre référence est plus contemporaine et j’imagine que tu vois à quoi, ou plutôt à qui je fais allusion…

Oui, oui, bien sûr (rires) ! Même si ce n’est pas à lui qu’on pensait en écrivant ça, mais du coup, c’est assez amusant !

Une chose que tout le monde ne sait pas forcément, c’est que Abduction est composé à moitié de journalistes de Rock Hard, Guillaume et toi. Vous entendez utiliser Rock hard comme plateforme de communication, d’envol pour le groupe ? Si oui, on pourrait penser qu’il y a conflit d’intérêts…

C’est une question à laquelle on a souvent pensé… On a conscience d’avoir une chance que beaucoup de musiciens n’ont pas, à commencer par avoir accès, pour un groupe comme le nôtre, à un média comme celui-ci. Nous devons faire très attention à ce qu’on fait parce qu’il pourrait en effet y avoir conflit d’intérêts. L’idée n’est pas de dire que parce que Abduction est composé de membres de la rédaction c’est le meilleur groupe de metal français. En fait, jusqu’ici, on a obtenu ce que beaucoup de petits groupes méritants ont réussi à avoir : un morceau sur un sampler, une interview de deux pages, une chronique. Mais pour le reste, par pure déontologie, on n’ira pas plus loin. Dans la mesure où ce magazine est le nôtre, ce serait bizarre de ne pas parler de ce que nous faisons – encore une fois, c’est une chance d’avoir accès à cette plateforme pour présenter notre travail – mais il est hors de question que ça prenne plus de place pour une groupe de notre stature. Ca n’aurait pas de sens et ce serait injustifié. On tient même à dire lors des interviews que nous faisons partie de Rock Hard pour ne pas prendre les lecteurs pour des idiots ou les flouer.

Donc si Rock Hard apprécie votre album, c’est normal d’en parler…

Oui, et de toute façon, on n’a pas de prétention particulière. C’est la première fois qu’on fait une journée promo comme celle-ci parce que l’album Jehanne a été très bien reçu et on s’est dit qu’on allait peut-être essayer de passer un cap supplémentaire avec celui-là, mais on n’a jamais aspiré à vivre de la musique ou ne faire que ça. La musique nous tient énormément à cœur, mais en dehors de nos vies professionnelles.

De toutes façons, en France, à part certains, on ne vit pas de sa musique…

Et vu la musique qu’on fait, en plus… Il faut rester réalistes !

Revenons à l’album. Vous parlez beaucoup de thèmes historiques. Je connais ta passion pour un groupe qui se nomme Sabaton (il rit et confirme) qui traite aussi beaucoup d’histoire. Toi qui connais très bien le groupe et Joakim Broden, son chanteur, est-ce que vous échangez au sujet des évènements historiques dont vous traitez ?

Il m’est arrivé d’en parler avec lui dans la sphère privée, de discuter pas tant d’événements que de notre perception de certaines choses… Une fois, on avait discuté du sens quelque peu galvaudé du mot « patriotisme » que certains associent immédiatement à « nationalisme », alors que ça n’a rien à voir… On a le droit d’aimer son pays, sa culture et son patrimoine sans pour autant dire que son pays est meilleur que tous les autres et qu’il faut « bouter les étrangers hors de France » !

Patriote mais pas nationaliste, en somme…

Je trouve ça sain… On n’a pas de raison d’avoir honte de notre culture et je trouve ça très beau que certains se battent pour la préserver. A notre niveau, on exalte des figures de l’histoire de France comme Jeanne et de nos jours, ça peut très vite être mal perçu ou mal connoté, et je trouve ça triste. C’est au contraire la diversité du monde qui fait sa beauté et on devrait s’en enorgueillir, de cette diversité.

C’était la minute philosophique de François…

(Rires) Je pense que l’approche historique de Sabaton est différente de la notre à bien des égards, mais on se retrouve très bien avec Joakim. Je pense qu’il y a une dimension un peu plus sociale dans ce qu’on fait. Joakim qit toujours que ce qui compte pour lui c’est d’exalter le courage et les émotions qu’on mis les gens qui se sont lancés dans ces batailles. Nous, nous parlons très souvent de l’après. Typiquement, Disparus de leur vivant – je trouve le titre très évocateur et fort – parle des soldats qui sont revenus du front après la première guerre mondiale, ets que trouvent-ils ? Là où on pense qu’ils vont être accueillis en héros, il y a tout un pays à reconstruire. A peine rentrés, ils sont renvoyés à l’usine parce qu’il faut bien œuvrer à la reconstruction d’un pays en ruines. Et là, ils découvrent ce qui a été mis derrière « l’idéale patrie » : ils ont mis toute leur âme en espérant sauver leur pays pendant que d’autres se sont enrichi et se moquent bien des pauvres poilus qui reviennent du front. Il y a cette dimension sociale empreinte de mélancolie. Le social est au cœur de nos préoccupations, notamment cet album-ci, tandis que Sabaton, c’est souvent plus le cœur du conflit et l’aspect factuels qui sont mis en avant.

Parlons aussi du dernier titre, Allan, qui est une reprise de l’icône française Mylène Farmer. Ce titre apparait en 1989 sur son album …Ainsi soit je, à une époque où le travail musical et visuel réalisé avec Laurent Boutonnat était – et est toujours – impressionnant. Pourquoi avez-vous décidé de cette reprise en particulier et pourquoi avez-vous également décidé d’utiliser ce titre qui n’est pas d’Abduction comme premier clip ?

Déjà, on a choisi ce morceau parce que Guillaume adore Mylène Farmer – c’est certainement son artiste francophone préférée, toutes catégories confondues. L’idée lui est venue au cours d’une balade en forêt avec sa famille. Il s’est dit que si un jour il devait faire une reprise avec Abduction, Mylène Farmer s’imposerait. Guillaume n’aime pas trop l’exercice de la reprise dans des styles similaires. On comprend bien qu’on veuille rendre hommage à des groupes qu’on admire, mais reprendre un groupe de metal pour en faire du metal, c’est plus difficile d’être créatif. Tandis que prendre une chanson pop et la métalliser, la « Abductionaliser », c’est plus intéressant. Allan est non seulement une de ses deux ou trois chansons préférées de Mylène Farmer, mais en plus un morceau dont la thématique colle très bien à notre univers. Il parle d’Edgar Allan Poe, qu’on apprécie aussi beaucoup. Le morceau est né très vite, c’est surprenant même à quel point il est né rapidement… Deux semaines plus tard, il était enregistré, c’était un vrai plaisir à faire. Et on s’est dit que ce morceau avait un potentiel que les autres n’avaient pas. On l’a revisité en gardant des structures un peu pop et dansantes, te il y a un vrai potentiel. Pour Guillaume, en faire un clip, c’était aussi réaliser un rêve. Il a toujours voulu réaliser un clip, sa passion c’est le cinéma. Avant ce clip, il n’avait jamais tenu une caméra !

Il s’est non seulement occupé de la réalisation, mais aussi du montage et d’autres choses…

Le montage s’est fait aussi avec Pauline Royo, qui est aussi notre photographe depuis le deuxième album. Elle est monteuse professionnelle, c’est son métier. Autant faire un clip, le réaliser, capturer les images, elle ne l’a jamais fait, autant elle maitrise le montage dont elle s’est occupée sous la supervision de Guillaume. Les paroles et la structure de ce morceau ont en plus un aspect très narratif, et ça nous paraissait un bon choix. Et l’idée est aussi de séduire un public un peu plus large qui ne connait pas forcément Abduction. Rien qu’un titre de Mylène Farmer adapté version black metal, normalement, ça titille la curiosité et ça devrait donner envie d’aller voir.

Le clip est réalisé en noir et blanc, dans un château. C’est un lieu que vous avez fait privatiser pour l’occasion ?

Oui… enfin… C’est un château qui est privé et qui est ouvert au public sauf le lundi. On a pu réserver deux lundis consécutifs, donc on a pu profiter de ce château pour y faire le tournage. On connaissait déjà les lieux, Guillaume avait déjà visité ce château il y a des années et on l’avait déjà utilisé pour les photos promo de A l’heure du crépuscule, notre deuxième album. On avait eu un bon contact avec les personnes qui travaillaient sur place et, même si l’équipe a changé entre temps, on a gardé contact. On les a contactés et on a pu louer. On nous a pu y accéder assez facilement et librement, on a eu accès à l’essentiel des salles du château et pu faire ce qu’on voulait. Rien que le fait qu’on puisse allumer un feu de cheminée, c’était inespéré. Et entrer à cheval dans la cour du château… Ils ont été très cools, et c’était très bien parce qu’on voulait faire le moins de compromis possible avec la vision artistique de Guillaume. Il avait un scénario très écrit, et c’est une chance d’avoir pu le mettre en œuvre.

A quand remontent tes derniers cours d’escrime ?

Ah, ah ! ben, il n’y a pas très longtemps, je n’en avais jamais fait avant ! Le combat est volontairement lent, il y a un coté métaphorique puisque le personnage féminin représente la mort qu’on ne peut pas battre. D’ailleurs, quand le protagoniste arrive à la blesser au visage, elle, la mort, efface la cicatrice d’un simple coup de main. L’ami qui nous a prêtés une partie des costumes et les épées est un escrimeur confirmé, il nous a donnés quelques petits cours à ma femme – qui joue donc la mort dans le clip – et moi pour que nos passes, même si elles ne sont pas forcément bien exécutées, soient des passes qui existent vraiment. Le désarmement, notamment, que fait le personnage féminin, c’est une botte d’escrime. C’était complètement nouveau pour nous deux, on a eu assez peu de temps pour s’entrainer, mais au moins, on a pu atteindre un niveau pour chorégraphier un combat.

Quelle pourrait être la devise d’Abduction ?

Devise, je ne sais pas… Un chroniqueur à une époque avait parlé de « black metal automnal » et ça nous avait plu. Ce qui est sûr pour Abduction, c’est que la réflexion sur le temps qui passe est au cœur de notre réflexion. Formuler ça en devise, là, tout de suite, ça va être compliqué, mais il y a un côté « Souviens-toi que tu es mortel ». De l’importance d’utiliser son temps de la meilleure façon possible…

Et bien, ça peut être ça votre devise! Une dernière chose : si je me souviens bien, vous portiez, fut une époque, des masques anti-peste. Vous avez décidé de les laisser tomber ? C’était une époque, un effet Ghost et Tobias Forge qui se montre à découvert ?

Ah, ah ! Ce n’est pas forcément lié à Ghost mais tu marques un point. Il y a eu une sorte de lassitude de voir tant de groupes masqués, ça devient un gimmick, beaucoup de groupes le font. Pas que dans le black, mais principalement dans le metal extrême. Le but n’a jamais vraiment été de nous cacher mais plutôt d’emmener les auditeurs dans un monde un peu étrange, sombre, mystérieux, empreint d’histoires… Et si tu regardes bien les photos promo, les masque sont à notre ceinture. Ils n’ont pas disparu, simplement nous ne les arborons plus sur nos visages. Ça nous paraissait le bon moment pour nous démasquer…

Sur la photo intérieure du CD, il y a une ombre qui ressemble à ce masque aussi…

Oui, c’est vrai, bien vu !

As-tu quelque chose à rajouter pour terminer, François ?

Merci de ton intérêt pour Abduction, j’espère que cet album touchera la curiosité des gens même au-delà du cercle du black metal.

BRASCA: Bloodline

France, Rock (autoproduction, 2023)

Le nom de Cyril Delaunay-Artifoni évoquera peut-être quelques souvenirs à certains, d’autres le découvriront avec ce premier album de Brasca… Le multi instrumentiste (il tient ici le chant, la guitare, la basse et les claviers – et s’est chargé de la production) s’est d’abord fait connaitre avec ses précédents projets, le groupe Syd Kult et son envie instrumentale avec Outsider. Brasca le voit revenir avec des envies bien plus optimistes et joyeuses que la sombre mélancolie qui berçait ses précédentes œuvres. Et c’est tant mieux, car Bloodline est un album entrainant, joyeux, qui puise son inspiration dans le rock enjoué et parfois psychédélique des années 70 autant que dans le grunge naissant des 90’s. Sur les 8 titres que contient cet album – dont un seul, Les ombres, est chanté en français – aucun ne tape à côté. L’ensemble est doté d’un son vintage efficace et, malgré certaines références assez évidentes, est toujours très personnel. Un album dont on ne se lasse simplement pas. Pardon, dont je ne me lasse pas. A découvrir.

Interview: TEMPT FATE

Interview TEMPT FATE. Entretien avec Pierre-Louis le 29 novembre 2023.

Le dernier album de Tempt Fate est sorti il y a déjà quelques temps… Pourquoi n’en assurer la promo que maintenant ?

Oui, il est sorti en septembre sur le label Almost Famous. La promo a un peu commencé avant, mais surtout, on a un peu trainé et pris du retard sur l’enregistrement, et le mix et la suite ont été décalé, comme le reste du planning qu’on avait prévu. On a reçu les CD tardivement, fin aout. On avait prévu la release lors du festival Metal on the beach qu’on organise. Ensuite, il a fallu qu’on s’organise avec Roger (Wessier, WTPI) qui a pu distribuer les CD et organiser les interviews. On a quand même eu pas mal de chroniques entre septembre et octobre, et ça continue. Là je suis à Paris pour la promo, où on joue demain, donc on a profité de faire d’une pierre deux coups.

De mon côté, je découvre Tempt Fate avec ce nouvel album, Holy deformity. Je crois savoir qu’un premier album était sorti en 2018, Human trap. Cependant, peux-tu nous raconter l’histoire du groupe ?

Ça va faire 10 ans en 2024 que le groupe existe. On a sorti un Ep en 2014/2015, quelques morceaux, mais entre temps, on a pris d’autres chemins. Ce n’était pas tout à fait la même musique qu’on proposait, c’était du blast mais pas vraiment ce qu’on voulait faire. Il y a eu l’album, puis un autre Ep, Hold on, en 2021. On a sorti quelques singles aussi et Holy deformity en 2023. Le line up a aussi un peu bougé entre 2018 et 2023. Il reste trois membres d’origine : j’ai monté le groupe avec le batteur, Quentin, et Simon, le chanteur.  Le line up actuel existe depuis environ 4 ou 5 ans. Avant le Covid.

Comment décrirais-tu la musique de Tempt Fate pour inciter quelqu’un qui ne vous connait pas à vous écouter ?

Alors… ça dépend : si cette personne est déjà branchée un peu metal, il y a quelques codes qui vont lui parler. Si c’est quelqu’un qui ne connait rien au metal, il y aura un peu plus de travail (rires). Pour quelqu’un d’un peu initié, c’est du death metal avec différentes teintes par morceaux. Ça navigue entre le brutal – dans le sens où il y a des tempos très élevés, ça blaste beaucoup – et les côtés plus mélodiques. On essaie de proposer une recette qui est la nôtre, piochée dans nos influences…

Comment tu la décrirais cette recette, justement ? Mets moi en appétit !

Ah, ah ! Comment je la décrirais ? Que je te mette en appétit ? Alors, je vais venir sur les basiques primordiaux de la vie : tu vois un beau feu de cheminée, un bon verre de rouge – mais, tu n’en bois pas trop quand même parce qu’après tu vas devoir boire de l’eau ! – et à la fin tu ajoutes un peu de sucré pour faire glisser le tout…

Alors, le sucré, je ne l’entends pas trop dans votre musique… Je ne suis pas le plus grand amateur de metal extrême et de death, et c’est vrai que quand j’ai écouté l’album, c’est… « c’est du brutal », comme diraient les Tontons flingueurs…

Ah oui ? Pour moi, le sucré, c’est peut-être mon côté nostalgique, un peu ténébreux qui me fait dire ça… On n’est pas des méchants. Et comme je sais ce qu’on a écrit, je me dis « oui, bon quand même, c’est pas si violent ! » Pour me rassurer, quoi (rires) !

Quelles sont selon toi, en dehors des changements de line-up, les évolutions principales de Tempt Fate entre vos deux albums ?

Tout (rires) ! Tout dans le sens où le premier album, je l’ai majoritairement écrit seul. Il y a des parties qui ont été réarrangées et réécrites, mais à 80/90%, je l’ai écrit seul. Ça entraine pas mal de faiblesses dans la composition, et j’ai appris plein de choses depuis. Cet album, au-delà de la qualité du son, était assez à mon goût. Il y avait un manque de cohérence entre les morceaux, des breaks pas forcément bien amenés…. Ce sont des éléments dont on a tenu compte, même si on aime les choses déstructurées, mais il faut savoir les amener musicalement. On a voulu mettre plus de liant dans le nouvel album qui, selon moi, est beaucoup plus mélodieux, avec plus de riffing et un travail beaucoup plus aboutit en termes d’harmonies. Ça, on le doit clairement à Jean-Philippe qui est arrivé dans le groupe avec un niveau de guitare qui dépasse très largement le mien. Il est arrivé avec beaucoup d’idées, on a appris à travailler ensemble et le résultat est là. Comment structurer tout ça pour aller à l’essentiel. Après, il y a eu tout le travail sur le son pour avoir un album qui se tienne. Qu’on aime ou pas, le son est bon, le produit est fini, on ne se pose pas de questions : ça sonne ! on a enregistré les cordes à la maison – c’est moi qui m’en suis occupé – la batterie a été enregistrée chez Nicolas Constant qui a un studio ici dans le Tarn, et le tout a été mixé et masterisé chez Thibault Bernard qui a fait un super boulot. Il connait bien ce genre de musique et je savais qu’il serait en mesure de nous proposer quelque chose qui marche bien. C’est assez conventionnel, peut-être, il n’y a pas beaucoup de prises de risques sur le son, mais on ne voulait pas se rater sur certains niveaux pour proposer un produit fini, carré et qui soit cohérent, avec un côté un peu plus sérieux.

Il y a donc 2 évolutions principales, l’une dans le travail plus collaboratif, l’autre dans une professionnalisation notamment au niveau du son…

Absolument !

Maintenant, si tu devais ne retenir qu’un seul titre de Holy deformity pour expliquer ce qu’est Tempt Fate aujourd’hui, lequel serait-ce ? Celui qui est le plus représentatif de ce que vous êtes aujourd’hui.

Oh là, c’est chaud ! Pas forcément celui que j’aime le plus, donc… Déjà ça c’est difficile… Le plus représentatif ?

Un titre que tu ferais écouter à quelqu’un pour l’inciter à écouter le reste de l’album, en lui disant : « voilà, ça, c’est notre identité musicale ».

OK… Donne-moi deux secondes… Alors, celui-là est un peu différend des autres mais il nous représente bien : je dirais Filth of life. Il y a une espèce de mosh part, il casse des dents, il est bien structuré et il est assez brutal. Pour autant, je ne pense pas que tout l’album soit à cette image, alors je dirais peut-être plus le morceau du clip, God ends here. Il y a peut-être un peu plus de mélodie, c’est entre le death et ça tire un peu vers le black. Oui, c’est celui-là qui représente plus l’album, c’est pour ça que c’est celui qu’on a choisi pour le clip…

Il y a une forme de logique, en effet… Si tu devais penser à une devise pour Tempt Fate, ce serait quoi ?

Une devise ? « Il faut toujours suivre le plan » ! S’il y a un plan, ce n’est pas pour rien, ça évite de s’embrouiller. Que ce soit pour le rangement du camion ou pour le reste… C’est devenu une devise entre nous, si on a un plan, c’est pas pour faire n’importe quoi ! Je peux être obsessionnel, mais j’ai mes limites ! Quand on est 5, avec 5 caractères très différents, au bout d’un moment, il faut qu’on soit raccord sur des trucs, sinon on ne s’en sort pas (rires) !

Vous êtes 5 personnalités complètement différentes… C’est une question que je pose systématiquement maintenant : quels sont vos métiers dans vos autres vies ?

Alors, le batteur est prof de batterie, donc lui vit de la musique. Le bassiste est forgeron, ferronnier d’art. Le chanteur est – il ne faut pas que je me trompe sur son métier… – il est designer d’intérieur d’avions pour des sous-traitants d’Airbus. Jean-Philippe est en train de changer d’orientation, il va voir ce qu’il veut faire, et moi, je suis psychologue.

Quand le psychologue écoute votre musique, il ne se dit pas « il y a de la brutalité dans l’air » ?

Ben, c’est moi qui l’écris la brutalité, c’est moi qui compose et écrit les textes !

Je ne me suis pas plongé dans les textes, quels sont les sujets que vous abordez ?

Human trap parlait déjà de l’humain, on a continué sur Holy deformity mais en abordant plus les thèmes des angoisses. Ça parle de ce qui peut être en lien avec le corps quand ça ne tient plus, qu’est-ce qu’il se passe avec le corps quand ça s’effondre à l’intérieur. On essaie de mettre en lumière ces douleurs, une tranche de vie, pour expliquer ces traversées émotionnelles qui explique ce qu’il se passe, pourquoi ça se barre et comment vivre avec ça et s’en sortir.

C’est directement et intimement lié à ton travail. J’imagine que les patients que tu reçois ont été directement source d’inspiration, de réflexion autour de ces sujets ?

Complètement, oui. Et pour moi, c’était hyper important parce que c’est quelque chose qui me passionne et c’est un moyen d’y loger ma sensibilité, mes émotions, mon empathie. Après, pour l’album, on a pris un personnage en trame de fond, quelqu’un qui serait un peu féminin, qui traverse des choses… Des tranches de vies de personnes que je rencontre au quotidien, qui viennent me parler, et j’essaie de mettre tout ça un peu en forme. Donc, oui, ça peut être brutal.

Y a-t-il des thèmes que tu ne souhaites pas aborder avec Tempt Fate parce que tu penses que ça n’a pas sa place ?

Tu as une idée en tête ?

Il y a des gens qui ne vont pas parler de dragons, d’autres qui ne veulent pas aborder la politique parce qu’ils ne veulent pas s’engager dans cette voie, d’autres qui ne traitent pas de religion…

Ok, je comprends ta question. Je pense que tout peut avoir sa place, tout dépend de comment on aborde les choses. Le projet est avant tout musical. On veut se faire du bien, faire des rencontres, partager et découvrir des techniques musicales… Si les sujets nous parlent, on peut tout faire. Mais nous ne sommes pas un groupe qui a une visée d’engagement politique. Même la religion : le titre y fait référence, mais pour autant, on ne parle pas de religion. Ça convoque simplement la question du « sacré ». La question de l’homme, est-ce une unité ? on essaie d’aborder les sujets différemment même si ça échoue un peu à chaque fois. C’est comme quand tu veux expliquer un rêve, c’est un peu le bordel parce que la personne en face de toi, elle ne l’a pas rêvé…

As-tu quelque chose que tu souhaites ajouter pour terminer ?

Non, on a abordé pas mal de choses, et comme on a dit qu’on suivait le plan, on suit le plan (rires !)

Et le plan c’est de ne pas prendre de retard sur les autres interviews !

Exactement ! en tout cas, merci beaucoup !

GURL: Maybe we’re not kids anymore

France, Rock (Ep – Autoproduction, 2023)

C’est souvent le cas: on se rencontre au lycée, on partage les mêmes goûts musicaux, on a les mêmes aspirations, alors on monte un groupe. Un cheminement classique et sans surprises qui a permis à l’année 2020 d’assister à la naissance de Gurl, trio composé du guitariste chanteur Alexis Krasowski, du bassiste Gabriel Le Révérend et du batteur Alexis Riey. Dès 2021, le trio propose son premier Ep Garden party lui permettant de partir rencontrer le public. Avec Maybe we’re not kids anymore, son nouvel Ep 5 titres, Gurl confirme son orientation rock direct et sans fioriture. Un rock inspiré autant du punk que du grunge et qui n’a pour objectif que de secouer l’auditeur. Le chant d’Alexis est à la fois torturé et franc mais souffre d’un manque d’articulation. Résultat, si on n’est pas dans le chant bubble gum des démos, on n’est pas loin du baragouinage qui vient gâcher beaucoup de choses pour les anglophones. Encore une fois, si un groupe fait le choix de l’anglais, c’est peut-être pour s’exporter, alors pourquoi ne pas mettre tous les atouts de son côté et prouver qu’on a bien plus qu’envie de faire de la musique? Car des qualités, il y en a, et pas qu’une: Gurl propose des compositions solides et entrainantes, un esprit garage/punk franc du collier, s’amuse à explorer divers thèmes liés à sa génération, le tout plus que correctement mis en son pour ce type de musique. Alors, non, vous n’êtes peut-être plus des gamins, mais pas tout à fait des adultes non plus. Un bel âge dont il faut aussi savoir profiter pour mieux passer à l’étape suivante…

SANG FROID: All-nighter

France, Cold wave (Frozen records, 2023)

Amoureux de rock sombre et gotique, entrez. Entrez et venez découvrir Sang Froid. Tout au long de All-nighter, son premier album, le groupe nous invite à pénétrer son univers sombre, à l’accompagner dans un monde qui guidera et hantera vos nuits blanches et semées de doutes… Au travers de 8 titres, le trio explore des univers aussi obscurs que ternes et froids. Le chant et les arrangements évoquent les meilleures heures de la new wave – je pense notamment à Orchestral Manoeuvres in the Dark ou, dans une moindre mesure, Tears For Fears. La voix de TC est grave et profonde, le débit lent apporte cette touche de gravité à l’ensemble (sauf sur Nightline, un instrumental…), un ensemble bercé de sonorités électro et hypnotiques çà et là bousculé par de furieuses guitares. All-nighter est, comme son nom l’indique, un album pour noctambules, ces nuits où l’on se retrouve seul avec soi-même, moment privilégié de réflexions pas toujours agréables. Mais ce disque parvient plus à donner envie d’agir que de sombrer dans une mélancolie qui pourrait devenir destructrice. Il y a de la lumière, même dans les lieux les moins éclairés. Que donne le groupe sur scène? Il sera à découvrir, notamment au Hellfest 2024 (dimanche 30 juin en début de matinée, sous la Temple ). Un concert en plein jour pour les All-nighters? Un contraste intriguant…

Interview: EIGHT SINS

Interview EIGHT SINS. Entretien avec Loïc (chant), propos recueillis le 14 novembre 2023 – A voir au Hellfest 2024, le vendredi matin pour réveiller la Warzone.

C’est la première fois que nous discutons, Loïc, alors, pour commencer, peux-tu me dire comment se passe cette journée ?

C’est formidable !  Un peu fatigué… Je vais t’expliquer notre road trip : on est partis à 4 heures du mat’ de Grenoble. On a fait quelques heures de TGV pour arriver à Paris ce matin, on est au Hard Rock Café et ça se passe super bien ! Les gens qu’on rencontre sont intéressés, intéressants, ont écouté ce qu’on a fait, donc ça fait très plaisir.

Parlons un peu de Eight Sins, que je découvre avec Straight to Namek… Quelle est l’histoire du groupe ?

Eight Sins est un groupe qui a été fondé en 2006/2007, par Arnaud, le guitariste et moi-même. La formation définitive date de 2010, je crois… Non, 2008… Non, 2010… 2012 peut-être… Ah, j’ai du mal avec les dates (rires), mais on a consolidé la formation à ce moment-là avec Julien à la batterie et Mike à la basse. C’est nous quatre qui sommes représentés sur la pochette…

Et toi, tu es qui ?

Moi, je suis Boubou, le bubble gum rose (rires).

Ok, tu appelles ça un bubble gum, moi, je pensais à un génie…

En fait, c’est un personnage de Dragonball Z, un méchant et gentil, ce qui me représente bien. Et comme il est enrobé comme je peux l’être un peu, ça me colle à la peau, je trouve.

Pour les gens comme moi qui ne vous connaissent pas forcément, comment décrirais-tu la musique de Eight Sins ? Vous êtes clairement très influencés par le hard FM, l’AOR…

Ouais ! (Rires) Alors, je te dirais que si tu aimes le thrash quand ça va vite, si tu aimes la bagarre dans le moshpit dans un concert de hardcore, alors… bienvenu à un concert de Eight Sins où tu passeras un moment incroyable ! Tu pourras courir en rond avec tes copains, te taper dessus et boire plein de délicates bières bien fraiches. Voilà !

L’album sort aujourd’hui, quels sont les premiers retours que vous avez eus de la part des médias ?

Eh bien avec les rencontres d’aujourd’hui, j’ai l’impression que les gens l’ont apprécié, en tout cas, les chroniqueurs. Tout le monde a noté que le son est costaud, que les compos sont efficaces. Certes, 23’ pour un album, c’est rapide, mais c’est un classique du hardcore/thrash, mais ça va vite et ça tape fort. Il n’y a pas forcément besoin de plus pour être conquis. Je crois que les gens ont envie de le réécouter une fois qu’il est terminé, donc je trouve ça plutôt cool.

Le fait que ce soit un album court, « à l’ancienne », fait qu’il n’y a pas de sentiment de lassitude (il approuve).

C’est ça, c’est tout à fait le format qui nous correspond et qui correspond au genre. Un live de Eight Sins, c’est un peu plus long, mais c’est un peu « patate dans la courge », et il faut tenir la distance. Autant pour nous que pour le public, qui se fait un petit marathon pendant le concert !

Un groupe de rock, c’est aussi la scène. Quels sont vos projets de concerts, s’il y a des choses que tu peux nous dire ?

On a quelques dates calées jusqu’à la fin de l’année, à Paris, Dijon, Romans sur Isère…

La capitale de la chaussure…

Oh, waow, Exactement ! La capitale du godiot, oui, môssieur ! Et on a des choses qui se dessinent pour 2024. Comme d’autres, je ne peux pas encore en parler tant que ça n’a pas été officialisé, mais je peux déjà te dire qu’on a été approchés par certains festivals dès le printemps. On va beaucoup bouger en 2024. Toutes les dates sont sur notre site, de toutes façons.

Peux-tu me dire ce que c’est, Namek ?

Namek ? Est-ce que tu connais Dragonball ?

Pas du tout…

Alors, normal… C’est une référence, comme il y en a d’autres sur la pochette, les titres de films qu’on cite… Namek, c’est une planète sur laquelle les habitants, les Nameks, sont des petits bonshommes verts à cornes, super puissants. C’est un délire qu’on a, quand on s’est un peu éclatés en soirée, on dit qu’on est sur Namek. En apesanteur, u peu stratosphérisés, quoi… Ce qui peut arriver…

C’est quoi le huitième pêché ?

Je pourrais te dire que c’est nous, mais ce serait un peu prétentieux… D’aucuns disent que c’est la porte arrière… C’est à chacun de se faire son opinion. En tout cas, il est certain qu’un huitième pêché existait à la base, qui s’appelait la Vaine gloire et qui a été supprimé au profit des sept autres parce qu’il est connexe aux autres. Mais pour nous, on trouvait que le nom sonnait bien et ça nous faisait rire d’être le huitième.

Surtout que vous êtes 4.

Ce qui nous en fait deux chacun, exactement !

Si tu devais ne retenir qu’un seul titre de Straight to Namek pour expliquer ce qu’est l’esprit de Eight Sins aujourd’hui, ce serait lequel ?

Alors… Très bonne question.

Merci !

Je trouve que celui qui représente le mieux l’esprit du groupe en ce moment c’est Street trash. Pour moi, c’est une chanson classique dans sa construction, avec un gros break final, et c’est ce qu’on aime faire en live. Maintenant, ma préférée c’est Straight to Namek, elle est un peu différente, un peu groovy, elle va chercher d’autres influences, du côté d’Anthrax…

Il y a un flagrant « manque de sérieux » dans votre approche musicale, aussi bien dans les illustrations que dans les titres des chansons, on sent bien que vous êtes là pour le fun.

On est là pour le plaisir, c’est clair. Comme dirait Herbert Léonard !

Oui, une référence thrash aussi (rires) ! Maintenant, y at-til des thèmes que vous abordez avec plus de facilité que d’autres, qui rentre pile dans l’esprit de Eight Sins ?

Fut un temps, on était un peu plus véhéments, un peu plus hardcore. On voulait appartenir à une scène et, du coup, on avait des textes plus fédérateurs, engagés. Et avec le temps, en s’assumant – et je crois que ce qui a changé dans le groupe c’est qu’on a tous connu les joies de la parentalité, ce qui nous a fait réaliser à quel point avoir un groupe, pouvoir tourner, ben, on avait une chance folle. Du coup, on a réalisé qu’on s’amusait vraiment à le faire. Que la musique tabasse, c’est une chose, mais pour autant, on peut ne pas se prendre au sérieux. Tu nous vois sur scène, tu comprends que ça ne tricote pas ! Maintenant, j’aime bien parler des films que j’aimais bien. On est des enfants des années 80/90, Club Dorothée, les gros block busters, les films d’action avec Schwarzy, Jurassic Parc…

Schwarzy… Il n’y aurait pas un clin d’œil avec Last action zero, par hasard ?

Si… On a même un sample de lui. Des films qui nous ont marqués, et je trouve que si tu les montres à quelqu’un aujourd’hui, tu passes un bon moment. C’est du divertissement, j’ai grandi avec, les autres aussi et on est fans de tout ça ! Les héros un peu pourris, les loosers magnifiques, les mutants, le vomi, l’abus d’alcool… Tous ces trucs là, j’adore. Je suis un enfant des jouets « mutants », tortues ninja… Tout ça, c’est des trucs qui me vont bien.

J’imagine que si on parle de vomi, on peut évoquer une certaine scène de Stand by me…

Ah, ah ! Oui, en effet ! Très bonne réf !

Y a-t-il, au contraire, des thèmes que vous refusez d’aborder aujourd’hui ?

Non, on ne se refuse pas grand-chose. Tu vois, dans notre album, il y a Cops panic qui est un peu plus engagée – en tout cas, c’est mon avis sur la répression policière. Je me permets d’en parler en le tournant d’une certaine manière. Je ne me refuse pas grand-chose, en fait… Comme j’écris les textes, je me permets ce que je veux, tant que c’est bien écrit. Après, dans les textes, on est plus dans le fun, les pizza mutantes…

Comment décrirais-tu l’évolution de Eight Sins entre Straight to Namek et It’s a trap ?

Alors… It’s a trap est l’album qui nous a permis de plus assumer notre côté cross-over/thrash. Ce disque nous a permis d’entamer un virage et là, on a tourné à 180°, on est allés à fond dans ce style avec Straight to Namek, même au niveau des chants, je me permets des envolées plus Heavy metal. En fait, on s’est beaucoup plus amusés à faire ce disque, on en est ultra fiers et je trouve qu’il sent le fun et la bagarre. Et ça, c’est chouette !

Donc il y a un virage qui a été amorcé…

Amorcé en 2019, confirmé en 2023. Entre temps, il y a eu un petit Covid qui nous a mis un coup de frein, mais ça nous a permis de bien cibler ce qu’on avait envie de faire.

Justement, le Covid a remis beaucoup de choses en question, à permis à tout le monde de réfléchir à sa manière de travailler. Pour l’enregistrement de cet album, comment avez-vous procédé ? Vous vous êtes retrouvés en studio, vous avez enregistré à distance avec les moyens modernes ou ça a été un mix des deux ?

On s’est retrouvé en studio, le Homeless studio, le studio de Florent Salfati, le chanteur de Landmvrks. C’est un choix délibéré de notre part : on avait écouté certaines de ses prods qui nous ont plus, et on voulait quelqu’un qui s’y connaissent en metal. Et surtout, on le connait bien, c’est un pote, et nous, on fonctionne beaucoup avec les gens qu’on connait. Même pour les clips, on est entourés de gens qui veulent nous aider. Flo, on appréciait déjà son travail et encore plus depuis qu’on a enregistré avec lui. Ça a été un enregistrement un peu différent des autres parce qu’il nous a permis de travailler différemment. Son studio, il y a plusieurs locaux et on peut tous travailler en même temps, plutôt que d’attendre chacun son tour, c’est la plaie… Là, on a pu tous travailler en même temps, j’ai pu travailler avec Flo pour le chant. Il est chanteur, donc on se comprenait, les batteurs ont travaillé ensemble, ils se comprenaient aussi – quand l’un disait « poum-poum », l’autre répondait « tchak tchak », ils étaient complètement en connexion… Bref, à chaque fois, on avait un interlocuteur qui sait de quoi il parle avec qui on se comprend. On a été en totale confiance. Flo s’est ensuite occupé du mix et du master et ça sonne ! C’est assez organique, et c’est un gros son, et c’est cool.

Et le tout concentré en moins d’une demi-heure, ça permet de ne pas s’essouffler…

Non, d’ailleurs, on vous le conseille pour un footing : tu cours, tu fais une petite pause à l’interlude et tu reprends ta course. Normalement, tu as fait 20 circle-pits et tu es bien !

Que souhaites-tu ajouter avant que nous ne terminions ?

J’ai envie de dire que nous sommes tous très fiers de cet album, que si vous ne nous connaissez pas, préparez vous à nous connaitre, on n’est pas près de ne pas nous voir ! On est là depuis un moment, on est un vieux groupe et les bonnes choses, comme le vin, prennent du temps. Si vous aimez le fun, la bière et le mosh pit, alors… bienvenus dans le monde de Eight Sins !

Quelle pourrait être la devise de Eight Sins aujourd’hui ?

Oh, c’est simple, c’est toujours la même : Biers and mosh pit ! ce qui signifie la fête et le fun, en gros. La fosse animée et festive, donc venez aux concerts et amusez vous !

Une toute dernière question que je pose traditionnellement maintenant : on sait qu’on ne vit que difficilement de sa musique en France, alors, vos métiers, dans vos autres vies, c’est quoi ?

Dans notre autre vie ? Jambon, notre batteur, donc Julien, est agent EDF, donc il travaille très peu (rires). Il est à côté de moi, c’est pour ça que je le dis… Notre bassiste, Nighht, est charpentier, couvreur. Du coup, lui, il a un vrai travail, c’est le seul qui bosse. Notre guitariste est programmeur, et moi, je suis tatoueur à Grenoble.

Et qu’est-ce qui vous a pris de faire une photo comme ça, dans un supermarché, coincés dans un caddie ?

Je sais pas, on en avait envie, et j’ai trouvé ça drôle. On a eu l’occasion de faire privatiser un supermarché, une superette, on s’est baladés seuls dans les rayons pendant deux heures, on pouvait toucher à tout… C’était un délire, de toutes façons, on est tous des produits de consommation…

DUSK OF DELUSION: Try your freedom

France, Metal (FantaiZic, 2023)

A peine un an après avoir proposé Corosys, album dystopique, les Lorrains de Dusk Of Delusion reviennent avec un Ep qui continue d’explorer cet univers futuriste à la Blade runner meets Terminator. Try your freedom continue donc d’explorer l’univers des corollaires, ces créatures robotico-humaines, dont le sort doit désormais être décidés par la politique et les sentiments individuels… Rien ne change, donc dans le futur, et certains thèmes (la haine de l’autre, partout, toujours…) font résonner l’actualité contemporaine. Après une intro « journal télévisé » expliquant la situation en 2080, le groupe propose 5 titres qui puisent autant dans le thrash old school que dans un metal electro plus moderne. La variété des style et les sonorités apportent à l’ensemble de cette intrigue des couleurs qui donnent envie de se plonger dans les textes. On ne regrettera d’ailleurs que cette difficulté à comprendre l’anglais de Benoit Guillot nous forçant à nous plinger dans les textes de ce disques. Les guitares de Matthieu Morand et Jean Gabriel Bocciarelli ont ce mordant, cette incisivité et cet entrain qu’on attend dans ce type de metal, largement soutenues par une rythmique aussi solide que variée proposée par Julien Sorska, le bassiste, et son compère batteur Nathan Gengenbacher. Maintenant, direction la scène! Car le concept abordé, au delà de l’intérêt musical, mérite d’être visuellement travaillé pour proposer un vrai show au public. il y a de quoi faire!

THE REDSHIFT EMPIRE: New horizons

France, Metal (Redshift records, 2023)

Avec une intro comme celle d’Ignition, titre d’ouverture de New horizons, le nouvel album des Français de The Redshift Empire, l’envie d’en écouter plus, beaucoup plus, s’installe. Le son est clair et efficace et met en valeur une musique à la fois puissante et festive. Tout au long de l’album, TRE explore différentes facettes du rock, tout autant « vintage » que moderne. Tous les éléments semblent réunis pour permettre au groupe de s’imposer… dans nos frontières. La voix de Thibault Ropers, expressive à souhaits, le timbre de son chant, clair, la théâtralité qu’il insuffle parfois, ne souffrent qu’un défaut de taille pour un auditeur anglophone. A ce niveau de qualité de composition, il est plus que regrettable que l’on ne puisse guère comprendre ce qui est chanté sans se référer au livret. Un groupe qui s’exprime en anglais doit logiquement avoir des aspirations internationales, alors pourquoi ne pas travailler son articulation? Le phrasé est cependant agréable – on est très loin de l’accent franchouillard des 80’s ou de la patate dans la bouche – mais s’il reste un point à travailler en profondeur, c’est celui-là. Car le reste est réussi de bout en bout, TRE s’adressant autant à un public de stade avec des refrains qui te font bouger des foules entières qu’à celui plus connaisseur qui repérera des clins d’œil à Motörhead (Phil Campbell ne renierait pas le riff de Planet III pompé sur End of timeAftershock, 2012) ou à Pink Floyd (les premiers mots de The message – Hello, is there anybody here? prononcés avec la même inquiétude), explorant également l’incontournable ballade (A million suns) ou le semi acoustique (Beyond the void) tout en restant bien ancré dans la musique de sa génération. Avec New horizons, The Redshift Empire nous offre un album conceptuel ambitieux et franchement réussi. Un effort supplémentaire sur vous savez quoi, un management courageux, des concerts pour convaincre encore plus le public et les frontières auront de quoi céder. On y croit, on y va!

PRINCESSES LEYA: Big bang therapy

France, Rock (At(h)ome, 2023)

Deux ans après L’histoire sans fond, les Princesses Leya reviennent avec Big Bang therapy. Reprenant le principe de son délirant précédent album, le quatuor nous délivre un mélange de morceaux variés et de sketches théâtralisés. Cette fois, les Princesses doivent sauver l’humanité… C’est la mission qui leur est confiée par une entité extra-terrestre. Pour ce faire, on croise, au gré des titres, un Kangourou garou un peu dealer, un Spider cochon qui n’a rien demandé, des Simpson revisités, on parle de l’ignorance (Analfabet), de la solitude du métrosexuel (Baise tout seul), l’arrogance des complotistes de tous horizons… Des textes toujours drôles et travaillés au couteau (cette définition des marginaux!) sur fond musical varié. Car, oui, les 4 sont de redoutables instrumentistes et le démontrent avec des chansons qui puisent naturellement dans le metal sous de nombreuses formes mais explorent également la musique latino popularisée par manu Chao (Sèvres-Babylone), la musique de clubs de vacances (Jojoba), le disco (Vasectomie), le punk indé français des années 80/90 (Complotriste)… Si on peu trouver un moment un peu moins enlevé à mi parcours, l’ensemble reste plus que bien fait, entrainant et, surtout, fait s’afficher un large sourire sur le visage de l’auditeur. Et derrière ce sourire, quand on se penche sur les thématiques abordées, il est clair que les Princesses Leya on un message très sociétal, voire engagé, à faire passer. Un vrai bon moment de détente qu’on espère bientôt retrouver sur les routes!

Interview: BLACK RIVER SONS

Interview BLACK RIVER SONS. Entretien avec Vincent (batterie) le 26 octobre 2023

Pour commencer, peux-tu me dire quelle est la question qu’on vous a le plus posée aujourd’hui ?

Ha, ha ! Cette question-là, justement (rires) !

OK, on a dû se mettre d’accord ! J’imagine alors que celle qu’on vous a le moins posée, c’est la plus originale qui soit pour moi qui découvre Black River Sons avec cet album, Skins : quelle est l’histoire du groupe ?

Black River Sons est un groupe qui existe depuis 2016, qui est basé sur la région lilloise. C’est un projet qui est à l’initiative d’Emeric, le chanteur, qui pendant une dizaine d’années a joué dans des tributes et des cover bands – Thin Lizzy, Led Zep, Lynyrd Skynyrd. En 2016, il en a eu marre de jouer les chansons des autres, il a eu envie d’écrire ses propres chansons, de les jouer en concert et de proposer, lui, ce qu’il avait à dire. Comme dans toutes les villes moyennes, dans le milieu de la musique, tout le monde se connait. Emeric, je le connais depuis une vingtaine d’années, on n’a jamais joué ensemble mais on s’est souvent croisés dans des concerts communs… On a joué un peu dans le cover de Lynyrd Skynyrd et quand il a voulu monter Black River Sons, il m’a contacté en premier, se doutant que ce serait le style de musique qui me conviendrait bien. On a monté l’équipe à deux, on a trouvé un bassiste, un guitariste. On a tout de suite voulu exister alors on s’est très vite mis en tête d’enregistrer un premier Ep histoire de pouvoir démarcher, gagner un peu de notoriété et se lancer dans la course aux concerts. Naturellement est venu l’enregistrement de notre premier album, Poison stuff en 2018.

Skins est votre second album, et votre chemin suit un chemin logique pour un jeune groupe composé de vieux briscards…

C’est ça, exactement, « un jeune groupe composé de vieux briscards » !

On ne pourra pas dire le contraire quand on voit vos… comment dire ? Quand on voit vos gueules de taulards chopés à la place de Trump avec vos mug shot (il se marre) … Comment décrirais-tu la musique de Black River Sons à quelqu’un qui ne vous connait pas ? Tu as parlé de Lynyrd Skynyrd, donc on a un indice, il y a du hard rock et du rock sudiste…

On peut effectivement dire que le socle commun à tous les musiciens du groupe c’est effectivement le rock sudiste, c’est ce qui nous a réuni, mais les influences sont bien plus vastes, avec des teintes de blues, du metal, du vieux hard rock, mais aussi du stoner, du grunge même dans certains morceaux. Mais, oui, le socle commun, c’est le southern rock avec les twin guitars, le questions-réponses. Ça va bien au-delà de ça dans la composition. Sur Skins, chaque morceau est différent. On peut passer comme Spit me out qui est très hendrixien, très « Kenny Wayne Sheppardien », à des morceaux beaucoup plus lourds et stoner…

On sent en effet une grosse influence des années 70 et 80, mais pas que ça.

Pas que ça, exactement. Il y a aussi des groupes comme Black Stone Cherry, beaucoup plus modernes, avec des sonorités plus actuelles, et, je trouve qu’ils sont beaucoup moins sudistes qu’à leurs débuts… Sur l’album précédent, on sonnait un peu comme Blackberry Smoke, pour Skins, on a modernisé le son, réactualisé l’écriture.

C’était justement ma question suivante : savoir comment tu analyses l’évolution de BLACK RIVER SONS entre ces deux albums…

Poison stuff, on était un peu dans le cliché rock sudiste, avec des chapeaux et des santiags. La pochette, c’est un tonneau… On a voulu sortir de ce carcan aussi bien au niveau de l’écriture que de la production et du son, tout en gardant notre identité, cette couleur rock sudiste mais on la voulait moins ostentatoire. Après Poison stuff, on a voulu durcir un peu notre musique en gardant le coté sudiste. C’était un choix artistique dès le départ.

Poison stuff est sorti mi 2019, ce qui signifie que vous avez eu 9 mois pour le faire vivre avant la crise sanitaire en mars 2020…

Exactement… Ça a été compliqué, très compliqué, mais comme ça l’a été pour tous les musiciens, tous les artistes… On a eu la chance d’avoir une bonne pub pour cet album qui marchait bien, on avait plein de dates programmées et, du jour au lendemain, on s’est retrouvés coincés chez nous. Là, le second album est là, on se dit qu’on va reprendre où on en était et même aller un peu plus loin.

Justement, pour aller un peu plus loin… Un groupe de rock doit défendre sa musique sur scène. Quels sont vos projets de concerts en dehors de votre région ?

On finit la saison tranquillement, mais cette année, on a vraiment donné beaucoup de concerts. Il nous reste 2/3 dates chez nous, et pour l’instant, il y quelques plans en pourparlers, notamment quelques festivals, et ça nous sortir de la région, ce qui est notre but : sortir du circuit habituel. Les concerts, on en donne beaucoup, mais toujours dans le même circuit. Maintenant, on a aussi pu jouer en Allemagne, dans différentes régions mais pas assez souvent à notre goût. Nous, ce qu’on veut, c’est pouvoir défendre notre album dans un rayon plus grand, aller plus loin et conquérir un autre public.

Vous n’avez pas encore la possibilité de vivre de votre musique, alors, quels sont vos métiers respectifs dans vos autres vies ?

(Il rit) Alors, Emeric vend des vêtements, Fred est prof de guitare – notre bassiste, mais initialement il est guitariste – Guillaume est musicien professionnel, il est intermittent du spectacle. Moi, je suis infirmier anesthésiste.

Si tu devais ne retenir qu’un seul titre de Skins pour expliquer ce qu’est l’esprit de Black River Sons, ce serait lequel ?

Oh… C’est une question tellement difficile parce que je pense que sur cet album il y a tellement de chemins, d’influences, de sonorités différentes… je dirai, s’il faut n’en retenir qu’un, ce serait Birds and beasts. C’est celui qu’on a choisi comme premier single, premier clip parce que c’est un morceau rentre dedans, qui groove, qui est dynamique mais qui a aussi ce côté un peu grand public. Sans se fourvoyer, sans dénaturer l’essence du groupe. Il y a toujours ce côté sudiste mais en plus moderne.

Je n’ai reçu que la version promo du CD, et je n’ai pas vu les paroles. De quoi traitent vos textes ?

C’est Fred qui est l’auteur de tous les textes. Il y a un fil rouge qu’on trouve sur tous les morceaux et qu’on peut expliquer avec les paroles de la chanson Skins : c’est un concept sur les apparences, les différents visages, les différents costumes qu’on peut porter pour se faire accepter de la société, arriver à ses fins… Entre celui que tu es vraiment et comment les autres te perçoivent, il y a une différence, une armure… A partir de quel moment tu dois changer de peau pour être en adéquation avec ton environnement… On parlait de nos métiers tout à l’heure : quand je suis le batteur de Black River Sons sur scène je ne suis pas le même que quand tu me vois dans un bloc opératoire, je n’ai pas le même costume… C’est un peu l’histoire de la dualité entre ce que tu veux être, ce que tu représentes et ce que tu es prêt à faire pour obtenir l’acceptation des autres.

Savoir se montrer sous son vrai jour… C’est un album qu’il faut présenter aux femmes en fait !

E fait, le titre Birds and beasts traite du néo féminisme, le féminisme à outrance, qui endevient peut-être même presque caricatural. Ce n’est peut être pas politiquement correct, mais on est dans une société où il n’y a plus de frontières, plus de limites, c’en devient ridicule, et c’est aussi le constat qui est fait dans cet album.

Et y a-t-il des thèmes que vous ne souhaitez pas aborder, qui n’ont pas lieu d’être dans BLACK RIVER SONS ?

On n’est pas un contest band, on n’écrit pas de protest songs… Le tout, c’est la façon dont tu vas dire, écrire les choses. Fred écrit toujours des paroles à double ou triple sens… On ne s’interdit rien mais on veut avoir une approche assez intelligente sur la forme pour que ce soit entendable. Ça peut être sujet à débat, ça laisse la porte ouverte au débat, à l’échange. Même nous, dans le groupe, on n’est pas toujours d’accord sur tout…

Comment procédez-vous pour la composition, le choix des morceaux ?

En fait, comme dans tout bon groupe, quand quelqu’un prend les clés du camion, s’il sait conduire, il faut lui faire confiance. Emeric avait tout écrit à 100%, là, le processus a été un peu plus démocratique : Fred, en plus d’écrire les paroles et de jouer de la basse, il compose, et chaque compositeur propose des morceaux quasi finis qui ne seront presque pas retravailler ensuite, après approbation collective. Les morceaux sont déjà bouclés quasi à 100%, maquettés quand ils sont proposés. Ensuite, charge à nous, avec nos instruments, d’apporter notre couleur qui fait que ce sera mieux avec un vrai musicien qu’avec une machine…

Comment avez-vous procédé pour l’enregistrement ? Vous avez tout fait en studio, utilisé les moyens technologiques modernes ?

On est allé dans un studio, le CNP studio à côté de chez nous. C’est le cinquième disque que j’enregistre chez lui. Les parties batterie, guitare acoustique et le chant ont été faits en studio pour des raisons logistiques et pratique, tout ce qui est guitares et basses, ça a été fait à la maison, envoyé au studio pour mixage. Pour des raisons de coûts et de charges financières… une journée en studio, ça coûte cher, donc ce qu’on pouvait ne pas faire en studio, on l’a fait nous même en donnant les clés du projet à notre ingénieur du son, qui nous connait bien maintenant puisque c’est le troisième disque qu’on enregistre avec lui. C’est quelqu’un qui est très à l’écoute, qui nous suit dans la direction qu’on a choisie. Si tu écoute les deux albums, ce n’est pas du tout la même production : Poison stuff est très roots, très naturel, Skins est plus rentre dedans, plus méchant. Il n’y a pas de triche sur la batterie, c’est le vrai son. On n’a pas voulu tomber dans le piège de tout trigger, éditer à la double croche près… on a gardé ce côté un peu roots, pas parfait… Enfin, quand je dis ça, il faut vraiment écouter de près pour se rendre compte des erreurs. Il y a un côté un peu organique dans cet album, et c’est ce qui est intéressant.

C’est aussi ce qui permet de garder encore le côté humain…  Tu parlais du contenu textuel de vos chansons, et il y a un lien direct avec la pochette. Qui l’a réalisée ?

Elle a été réalisée par François Parmentier, un infographiste de métier qui a travaillé sur de gros projets, avec des artistes de jazz américains, avec Manu di Bango et j’ai la chance de l’avoir dans mon entourage. Naturellement, je l’ai sollicité, je connaissais la qualité de son travail… Je lui ai fait écouter l’album, lui ai parlé du concept de dualité, d’opposition, de peaux… Je lui ai donné des mots clés et carte blanche. On voulait une pochette qui claque et qui, quand on la regarde de près, fasse dire qu’il y a des détails intéressants.

Quand j’écoute l’album, j’entends en effet du Black Stone Cherry, du Black Sabbath, tu parlais de Blackberry Smoke…  Vous vous appelez Black River Sons. Etait-il important que le mot Black fasse partie du nom du groupe ?

Quand on cherchait un nom, on s’était donné un cahier des charges : le nom devait comporter trois parties, comme Blackstone Cherry, Black Country Communion, Blackberry Smoke… On voulait un nom en trois parties qui commence par « black ». River, c’est en fait un affluent du Mississppi, la Black River, qui le rencontre dans l’Arkansas. Comme on joue du rock sudiste, ben, c’était logique : Mississippi, le sud, la Black river, c’est venu tout naturellement en rajoutant Sons. C’est moi qui ai trouvé le nom et on a trouvé que ça sonnait bien.

Si tu devais penser à une devise pour Black River Sons, ce serait quoi ?

(Il réfléchit) Nous, ce qu’on veut, c’est jouer sur scène, donc je dirais : Play or die ! joues ou meurs. Défendre notre album en concert, élargir notre champ d’action, faire découvrir Black River Sons au plus grand nombre.