BON JOVI: 2020

Rock pop, USA (Island, 2020)

Un nouvel album de Bon Jovi est-il toujours une bonne nouvelle? Franchement, ce 2020 au titre peu inspiré risque de ne s’attirer que deux types de réactions: les fans ultimes qui vont encore partialement crier au chef d’oeuvre et les autres qui, comme moi, ne dirons rien de plus qu’un simple « oui, du Bon Jovi, sans surprises ». Car au bout de presque 40 ans de carrière, la recette continue de fonctionner: des ballades sirupeuses constituent une bonne moitié de l’album (American reckoning, au texte quelque peu engagé, Story of love, Lower the flag, Unbroken), l’autre se faisant plus « rock » mais typique de ce que le public attend. A une exception près,  cependant: Do what you can qui lorgne volontiers du côté du southern rock. Mais franchement, les choeurs qui  démarrent dès Limitless, et que l’on retrouve sur Beautiful drug (les deux ont la même base: une basse groovy mise en avant, un refrain facile et des « oh,oh, ooh » trop racoleurs) n’ont pour seul objectif que de faire participer le public en concert. Ok, Blood in the water se démarque mais rapidement se pose le sentiment que le titre se veut un nouveau Dry county. Et ce titre là, il est sacré… Mais aussi, cette voix, qu’en penser? J’ai dû rater quelques épisodes, mais Jon Bon Jovi semble vouloir prendre un accent bad guy, un peu vulgaire par instants et aussi, plus éraillée que jadis, sans doute le résultat de trop de clopes. Moins séduisante à mes oreilles, en vérité. 2020 est un album gentiment plaisant mais qui laisse l’auditeur que je suis sur sa faim. Trop facile, trop entendu, trop mou. Une aventure qui pour moi s’est arrêtée avec These days. Dommage… Vivement 2021 qu’on passe à autre chose.

SKALD: Vikings memories

France, folk (Decca records, 2020)

Avec plus de 80.000 de son premier album vendus – sans compter le nombre de vues sur le net – comment Skald pouvait-il ne pas envisager une suite? C’est aujourd’hui chose faite, le « groupe » – ou projet, fondé par Christophe Voisin-Bonnet et composé de Pierrick Valence et Justine Galmiche, revenant avec Viking memories. Skald reprend la recette si efficace et séduisante d’un folk viking et tribal. Qui aime cette époque, cet esprit et, aussi, la série Vikings sera séduit par cette musique folk, inspirée et – très – contemplative. C’est un véritable voyage initiatique auquel la formation nous convie mais… Mais, pour tout amateur de metal et de décibels, il manque, et c’est bien le seul défaut de ce disque par ailleurs impeccablement mis en son, un peu de noirceur dans le propos, un peu de puissance, aussi. Est-ce l’objectif de Skald que de démonter les nuques? Non, bien sûr. C’est simplement beau, ça s’écoute très facilement, plutôt en deux fois pour bien intégrer l’ensemble. De la belle ouvrage qui nous change un peu de a violence habituelle de Pierrick.

EMBRYONIC CELLS: Decline

France, Metal extrême (MusikOEye, 2020)

Après un Horizon percutant et engagé, Embryonic Cells refait surface. Avec Decline, le désormais trio (Max Beaulieu, chant et guitare, Fred Fantoni, basse, et Djo Lemay, batterie – exit donc les claviers de Pierre Le Pape occupé à divers projets) continue de tracer son chemin dans le monde du metal extrême. Avec 7 titres totalisant 39′, Embryonic Cells va à l’essentiel, et c’est tant mieux. Car non seulement la thématique est dure, mais la musique peut se faire – très – oppressante, bien que souvent groovy – superbe pont sur To pay our share – et puise autant dans le black (le trop redondant Thermageddon) que dans l’univers d’un Paradise Lost sombre et inspiré (Devoid of promise). On trouve même des traces de Maiden et d’Ozzy sur Alone I fall (ce passage à la Diary of a madman en plus inquiétant!). Le plus gros défaut de cet album? Sa pochette qui se rapproche beaucoup trop de celle de Desolation blue, dernière offrande en date des Anglais de Buffalo Summer (est-ce un hasard? La ligne créditant l’artwork est écrite en noir et illisible…) Embryonic Cells, malgré la dureté de ses sonorités et la lourdeur de son propos, réussit encore à varier les plaisirs et parvient à s’adresser à un public large. Avec, en plus, une production soignée, un son riche et moderne, que demander de plus?

Concerts from home: VULCAIN

La série Concerts from home continue et reviens en terres hexagonales avec l’un des plus puissants albums en public des 80’s, offert par les forgerons de l’enfer. Retour sur la naissance de Live force. 

VULCAIN – Live force (Musidisc, 1987)

Alors que la majeure partie des groupes français a plié bagages après, disons, le France Festival de Choisy le Roi, Vulcain, les forgerons du metal made in France, publie en 1986 son troisième album, Big brothers. Si le quatuor (Daniel Puzio au chant et à la guitare, son frère Daniel à la basse, Didier Lohézic – récemment disparu – à la seconde guitare et Marc Varez à la batterie), trop souvent comparé, souvent mais pas toujours à tort, à un Motörhead français, affine son son, il reste politiquement engagé, remplaçant quelque peu un Trust ayant jeté l’éponge au milieu de l’été 85. En récupérant la place de leader du heavy rock français, Vulcain a même l’honneur d’être le tout premier groupe hexagonal du genre à jouer au POPBercy en ouverture du Somewhere on tour d’Iron Maiden, devant un public chaud bouillant, le 29 novembre 1986. Une très belle fête pour célébrer la sortie de ce Big Brothers, non ? Battant le fer tant qu’il est chaud, Vulcain – et son manager / mentor d’alors, Elie Benalie, mettent en place une tournée digne de ce nom, selon les critères français d’alors… Une vingtaine de dates est ainsi planifiée entre le 13 mars 1987 au Palais des Sports de Joué les Tours (37) et le final des 2 et 3 mai 1987 à la Locomotive de Paris (ancêtre de la désormais Machine, mais configuration identique). Une tournée qui verra Vulcain sillonner l’Hexagone (Nantes, Montpellier, Nice, Orléans, Lyon, Besançon…) et s’offrir une petite escapade chez nos voisins suisses, belges et italiens. Et partout, les salles affichent complet. Autant dire que les dates parisiennes, dont seule la première, le 2 mai, est retenue pour l’enregistrement d’un album live, sont attendues de pied ferme par l’ensemble des musiciens, des techniciens et même Chariot, les Anglais invités en première partie, inclus, pour faire de ce final une fête mémorable. Et c’est le cas, la Loco, blindée comme jamais deux soirs de suite, accueille sans doute plus que les quelques 800 personnes que sa capacité autorise… Tant mieux, car le public est au taquet, transformant cette salle et son long couloir/bar en une étuve digne des chaleurs des enfers. Véritable cinquième homme de ce 2 mai 1987, ce public porte Vulcain aux nues de bout en bout du concert. L’ensemble des trois albums est passé en revue tout au long des 11 classiques que propose le groupe, au top de sa forme. Rock’n’roll secours, Fuck the police, La dame de fer, Comme des chiens côtoient le plus récent Khadafi. Étrangement, Vulcain propose même une reprise de Hell ain’t a bad place to be (AC/DC) pour un pré-final dantesque où le quatuor est accompagné de tout Chariot, Pete Franklin se chargeant – heureusement, quand on connaît l’accent de Daniel ! – du chant avant de conclure avec l’incontournable Digue du cul. Bien qu’un peu court (il aurait alors été risqué pour un groupe français, même le numéro un du metal, de sortir un double live), Live Force qui parait fin 1987, témoigne de la puissance de feu et de la popularité de Vulcain, alors au sommet de son art. Live force a été remasterisé par Marc Varez et réédité en 2004 chez XIII bis records sous format CD agrémentés de 4 titres complémentaires (Faire du rock, Les damnés, Le soviet suprême et Soldat) offrant ainsi une expérience un peu plus complète de ces concerts d’anthologie. Les choix futurs – départ de Didier remplacé par Franck Pilant pour un album déroutant, le bien nommé Transition, suivi de Marcos Arrieta sur le non moins étonnant Big Bang) – verront Vulcain se perdre et se noyer dans le doute avant sa dissolution à la fin du siècle dernier puis sa reformation de 2010 et un nouveau live explosif ( En revenant…,  2011) remettant quelque peu Vulcain sur les rails.

ARKAN: Lila H

France, metal (Autoproduction, 2020)

Petit à petit, Arkan se fait plus qu’un nom dans le paysage metal hexagonal. Les origines algériennes de ses membres fondateurs – le multi instrumentiste Mus El Kamal, le bassiste Samir Remila et le batteur Foued Moukid – y sont pour beaucoup car Arkan ne se contente pas, ne s’est même jamais contenté, de en proposer qu’un metal extrême rigide et fermé. Au contraire,  la part folklorique est capitale dans la démarche du groupe, d’autant plus avec ce cinquième opus, Lila H. Ce qui rend son propos encore plus passionnant ici est le thème de l’album: les années 1990 en Algérie. Samir (dont vous pouvez retrouver l’interview ici)et Mus entraient à peine dans l’adolescence, ou plutôt n’avaient pas encore quitté l’enfance, qu’ils vivaient sous un régime de terreur, de terrorisme aujourd’hui connu sous le terme explicite de « décennie noire ». La peur s’emparant du pays – souvenez-vous le GIA et ses fanatiques religieux – privait sa jeunesse de ce qui devrait être les plus belles années d’une vie. Si l’album démarre avec un Dusk to dawn explosif et radicalement death, la suite se fait varié, pleine de lumière, d’inquiétude et d’espoir. Le partage des voix – Manuel Munoz qui est arrivé dans le groupe avec l’album précédent et Florent Jannier – donne un résultat souvent émouvant, les influences hispaniques et orientales (Black decade, Crawl) apportent une touche de lumière, mais la gravité du propos n’est jamais loin (Broken existences, My son). Il y a dans cet album aux mille facettes autant de rage et de colère que d’envie d’espérer qu’un jour ce monde puisse retrouver la raison. Lila-H est un album majeur dans la carrière d’Arkan, un album témoin et exutoire d’une beauté tout autant fascinante que repoussante.

AVATAR: Hunter gatherer

Suède, Metal (Century media, 2020)

Avatar a réussi un tour de force avec Avatar country, album le plus léger de sa discographie qui lui a permis de récolter un très large public. Mais il est temps, comme l’explique lors de notre dernier entretien John Alfredsson , son batteur, de revenir à des choses sérieuses. Avatar country n’était qu’un amusement et aujourd’hui, les Suédois, avec Hunter gatherer, nous offrent son opposé, son album le plus sombre et dur. Sombre, mais varié. A l’instar de ce Colossus oppressant et inquiétant, presque doom ou du furieux Silence in the age of the apes, qui introduit l’album, Avatar se délecte de nous entraîner sur des pistes aussi inquiétantes qu’attirantes. Ce n’est pas un hasard si ces deux morceaux ont fait l’objet de videos, pour autant, les Justice, When all but force has failed, Scream until you wake ou A secret door offrent cette variété salvatrice et hypnoti qui fait la particularité d’Avatar. Bien sûr, on retrouve les ingrédients typiques du groupe: le chant varié de Johannes Eckestrom, alternant avec une aisance toujours aussi déconcertante hurlement et tendresse intime, les guitares à la fois tranchantes et sautillantes de son ex-majesté Kungen et de son complice Jonas Jarlsby, ainsi qu’une rythmique souvent déconcertante et jamais figée offerte par Tim Undstrom et John, proposant des structures si solides que rien ne peut ébranler l’édifice.  pourrait cependant effrayer certains nouveaux fans, ceux séduits par la légèreté de son prédécesseur, mais pourrait attirer plus encore tant ce metal barré est efficace. Un must qui séduira les amateurs qui suivent le groupe depuis Hail the apocalypse, voire Black waltz pour les plus anciens.

Concerts from home: SCORPIONS

Parce que nous sommes privés de concert jusqu’à… seul le diable le sait, et encore… Metal Eyes, au travers de Concerts from home,  vous invite à revivre les grands ou plus obscurs moments live que la vie discographique nous a offerts. Cette semaine, allons chez nos voisin d’Outre Rhin célébrer les immenses Scorpions.

SCORPIONSTokyo tapes (RCA, 1978)

Made in Japan, le double album live de Deep Purple paru chez EMI en 1972 a fait un tel effet que nombreux sont les groupes souhaitant marcher dans les pas des Anglais. Scorpions, qui vient, après deux premiers albums un peu remarqués, de publier un indispensable triptyque (In trance en 1975, Virgin killer en 1976 et Taken by force en 1978) s’est hissé parmi les plus grands groupes du rock international. Un exploit pour un groupe allemand à une époque dominée par les Anglais et les Américains. Mais le groupe a le vent en poupe, tant à domicile où il a, en 1977, été élu meilleur groupe allemand, qu’en Europe que Scorpions sillonne intensivement. Sollicité de partout, la formation, alors composée de la solide base Klaus Meine (chant) et Rudolf Schenker (guitare), les fidèles Francis Buchholz (basse) et Uli Jon Roth (guitare) et Herman Rarebell (batterie, arrivé dans le groupe au mois de mai 77 en lieu et place de Rudy Lenners) se lance, au mois d’avril 78, dans une tournée japonaise en 1978. Taken by force est paru quelques mois plus tôt, en décembre 1977, lorsque les Allemands s’envolent. C’est la première fois que les teutons se rendent au pays du soleil levant, alors immortaliser l’instant semble une évidence. En fait de tournée, le groupe donne un total de 5 concerts à Nagoya, Osaka et Tokyo entre le 23 et le 27 avril 1978. Deux des dates de Tokyo sont ainsi immortalisée – les 24 et 27 avril – au Sun plaza hall. Deux dates qui deviendront Tokyo Tapes, produit par Dieter Dierks, fidèle producteur du groupe depuis 1975 et responsable des 3 albums mentionnés plus haut (et des suivants, jusqu’à la fin des 80’s). Ce témoignage été enregistré à l’aide du studio mobile Tamco par Tomotsu Yashida. Et le rendu est simplement à la hauteur de la folie des prestations du groupe, dont les musiciens sont encore capables de se contorsionner et de se muer en pyramide humaine. Forcément, seul un double album peut rendre justice à la puissance de ces prestations, nerveuses et épineuses à souhaits. Naturellement centré sur son dernier né avec 4 extraits, à égalité avec In trance, tandis que 3 morceaux honorent Virgin killer. Soit 11 titres sur les 18 de ce live. Le public japonais, qu’on dit habituellement sage, est ici bruyant même si on a parfois le sentiment qu’il ne reconnait pas immédiatement les chansons, qu’il attend les premières paroles pour clamer son approbation. Et Scorpions fait tout pour le séduire, alternant entre titres rock et ballades – une spécialité de toujours pour ceux qui n’ont découvert le groupe qu’en 1984… Les photos intérieures de ce double album montrent des musiciens heureux. Imitant les Beatles traversant la rue (il y a un peu plus de monde dans les rues de Tokyo que celles de Liverpool), et quelques tranches de vie et de concert ne sont malheureusement pas assez pour assouvir la curiosité du fan. Mais c’est aussi l’époque qui veut ça. Ce sera pourtant la dernière participation du lunaire Uli Roth qui sera par la suite remplacé (d’abord temporairement, puis définitivement, mais c’est une autre et longue histoire !) par le discret et sympathique Matthias Jabs. La carrière de Scorpions, alors au sommet de sa forme, n’a pourtant pas encore atteint les sommets créatifs et populaires que lui réservent les années 80. La bête va bientôt devenir un monstre sacré. Tokyo tapes lui en ouvre le chemin, le disque rencontrant un succès plus que mérité partout dans le monde. Ce premier live de Scorpions fut plus tard réédité sous format CD, remasterisé en 2001 par EMI (et se vit alors amputé de Polar nights par manque de place sur un CD simple) puis en2015 par BMG. Cette dernière version propose un CD supplémentaire regroupant Tokyo tapes dans son intégralité ainsi que 3 morceaux supplémentaires (Hell cat, Catch your train et Kimi Ga yo) ainsi qu’une seconde version de Polar nights, He’s a woman, she’s a man, Top of the bill et Robot man dans un packaging valorisant cette œuvre indémodable.

FURIES: Fortune’s gate

France, Heavy metal (Autoproduction, 2020)

Depuis le temps que Furies tourne, il arrive enfin, ce premier album, Fortune’s gate! Passé du quintette au quatuor 100% féminin à l’esprit glam à quatuor mixte a permis à Furies de se forger une belle identité musicale et sonore. Et que de chemin parcouru! Depuis ses débuts, le groupe n’a eu de cesse de se démarquer en proposant des actions originales: premier CD gracieusement offert, passage sur France Inter pour un hommage à Dalida, enregistrement et distribution d’une cassette… Bref, comment se démarquer en se faisant toujours plaisir? Car c’est bien le maitre mot, ici. Fana des 80’s et de tout le metal de cette époque – tout le metal, anglo-saxon ou français – Furies transmet sa passion au travers de 10 titres aussi puissant qu’entraînants. Franchement? Fortune’s gate sent bon les années 80, les transpire même de tous ses pores. La puissance de ce metal racé passe partout, emporte l’auditeur dans ce maelstrom de décibels et de mélodies bien ficelées, celle qui entrent dans la tête. La voix haut perchée de Lynda fait parfaitement l’affaire. Mais loin de se cantonner à une redite de cette époque que les musiciens ont à peine touchée du doigt, Furies modernise le propos en variant ses inspirations musicale. Alors, oui, on est séduit, d’autant plsu que les gros écueils qui décrédibilisaient alors le metal « made in France » sont évités: 1/ Lynda maîtrise parfaitement la langue anglaise (un seul morceau – Antidote – est interprété en français –  et 2/ la production est plus que soignée. Comme d’autres avant lui, Furies tente de raviver cette époque bénie avec un album riche et puissant. Comment ne pas succomber à You & I  et ses inspirations orientales, Voodoo chains ou Prince of the middle east? Un futur grand est né? Cela ne dépend que du soutien que le public pourra apporter à Furies. Cocorico!

Interview: ARKAN

Interview ARKAN: entretien avec Samir (basse) Propos recueillis par téléphone, le 9 octobre 2020

Photo promo

Metal-Eyes : Samir, Arkan sort son cinquième album. La première chose : pourquoi ce titre Lila H qui est l’anagramme de Hilal, votre album de 2008…

Samir : Ahhhh ! Tu as trouvé le truc (rires) ! C’est quelque chose qu’on n’a pas dit, on la laissé en mode « off », donc, chapeau ! En fait, il veut dire beaucoup de choses… c’est en effet l’anagramme de notre premier album, Hilal, mais en arabe, ça veut dire « pour Dieu ». Tu connais le concept de l’album, qui parle de ces fous de Dieu qui ont fait tous ces massacres pendant la décennie noire en Algérie. Lila, ça veut dire « la nuit », donc cette période sombre de l’Algérie, cette période sombre dans nos vies, pour tous ceux qui ont grandi pendant cette période-là. Et Lila, c’est aussi un prénom féminin. Pour nous, c’est un peu le petit enfant qui se balade dans les décombres. C’est un personnage que tu vas trouver dans un de nos clips, Broken existences.

 

Metal-Eyes : Ces décombres qui remontent à 1991 d’après le making of que vous avez posté… Comment en êtes-vous arrivés à faire ressortir ces évènements ? Vous ne les avez pas tous vécus ?

Samir :  Non, pas tous. Mus (El Kamal, guitares) avons grandi en Algérie. Je suis arrivé en France, j’avais 25 ans. Toute cette période-là, effectivement, on l’a vécue de plein fouet. On avait 11 ans en 90, et toutes les années qui ont suivi, de 11 à 21 ans… Normalement, ces années là, celles de l’adolescence, sont les plus belles d’une vie, ben, voilà, nous on l’a vécu comme ça : entre des attentats, des alertes, des massacres… On en entendait tous les jours. On a eu de la chance, on n’a pas été touchés dans notre chair, mais c’est toute une génération qui a vécu cette époque.

 

Metal-Eyes : J’imagine qu’écrire un album comme ça est aussi une sorte d’exutoire. Qu’est-ce qui a été le déclencheur ?

Samir : A la sortie de Kelem, notre quatrième album, on se posait la question du suivant. On aime bien composer, Mus arrive toujours avec de nouvelles idées, et au fur et à mesure de nos discussions, Manu (manuel Munoz, chant), qui est arrivé pour Kelem, apprenait à nous connaitre. Il commençait à entendre toutes nos histoires et je pense qu’e ça l’a un peu choqué. En plus, nous, quand on les raconte, on met un peu de légèreté, mais c’est une sorte de défense… Florent (Jannier, chant et guitare) a proposé de raconter ça pour l’album suivant. C’est comme ça que c’est venu.

 

Metal-Eyes : Et ça fait du bien ?

Samir : Ecoute… Je n’ai pas suivi de psychothérapie après cette décennie, mais c’est clair qu’en parler, vulgariser quelque chose que tout le monde ne connait pas forcément, c’est important. Nos potes, nos amis qui ont vu ça quand ils étaient ados, ils l’ont vécu de loin. C’est important qu’ils sachent comment on l’a vécu, et aussi, pour les générations actuelles en Algérie, c’est important de retranscrire cette époque pour qu’ils ne retombent pas dans les mêmes travers …

 

Metal-Eyes : Justement : l’Algérie, c’est ton pays d’origine. Quelle est la situation d’Arkan en Algérie, quel impact pouvez-vous y avoir ?

Samir : On a déjà joué en Algérie il y a trois ans pour un festival, ça s’est super bien passé. Je pense qu’à un certain moment, quand on fait des gros concerts – on a déjà joué avec des groupes comme Paradise Lost, Arch Enemy ou Sceptic Flesh – nos compatriotes sont contents de voir que certains Algériens qui ont commencé dans la scène metal algérienne – on avait déjà un groupe quand on était en Algérie – ont évolué. Je pense qu’on est plutôt bien perçus.

 

Metal-Eyes : Dans la vidéo de présentation de Lila H, vous dites « Arkan a le souhait de transmettre des valeurs ». Quelles sont les valeurs d’Arkan ? C’est seulement pour te démontrer que je suis allé le voir, hein…

Samir (il rit) : Ben… C’est bien ! Déjà, tu m’as bluffé avec l’anagramme, donc, c’est bon (rires). Nos valeurs ? Chaque album qu’on fait, c’est un concept, on cherche à raconter des histoires. La musique, c’est un langage universel, qui raconte plein de choses. Que tu comprennes ou pas un titre, tu es emmené, c’est un peu un voyage. On veut pouvoir faire voyager nos auditeurs et nos fans. Nos valeurs, c’est surtout cette musicalité qu’on veut partager.

 

Metal-Eyes : Justement ? en parlant de musiclité… La musique d’Arkan est à la fois très extrême et très variée, vous avez deux chanteurs qui ne se cantonnent pas que aux hurlements caractéristiques du death mais qui vont moduler tout au long de l’album. Vous travaillez comment ces voix ? Par rapport au message de chaque chanson ?

Samir : Il faut savoir que nos chanteurs bossent ensemble. Beaucoup. Et le chant, death ou clair, est travaillé d’un commun accord. Comme je te disais, nous, on travaille par rapport à des concepts, eux travaillent en rapport avec les paroles. Si l’intensité des paroles requiert quelque chose de très dur et percutant, ce sera du death, s’il faut un peu d’aération, c’est Manu qui reprend avec un chant clair, aérien. C’est un tout, travaillé d’après la musique et les paroles.

 

Metal-Eyes : Elle a commencé quand la conception de cet album ?

Samir : Ouh, il y a très longtemps ! En 2018, fin 2017…

 

Metal-Eyes : Donc après la sortie de Kelem, qui est paru en 2016…

Samir : Voilà. On a commencé à travailler dessus en 2017, et il a eu le temps de mûrir, de changer, de bouger. On est assez perfectionnistes dans notre musique, donc un titre finalisé le dimanche peut être remis en cause le jeudi.

 

Metal-Eyes : Comment analyserais-tu l’évolution d’Arkan entre Kelem et Lila-H ?

Samir : Je pense qu’il y a une certaine continuité. La particularité de Kelem, c’est l’arrivée de Manu au chant. Il a réussi à retranscrire cette voix claire dans notre univers. Je pense que là, il s’est vraiment affirmé sur certains titres, comme sur Crawl où il s’occupe du chant de bout en bout. Il retranscrit très bien l’univers de la musique et des textes.

 

Metal-Eyes : Et vous avez fait évoluer voter manière de composer ?

Samir : A la base, c’est toujours la même… Mus, c’est un volcan d’idées, de riffs et de mélodies. On essaie de travailler autour de la guitare, des mélodies, et à partir de là, le chant arrive avec tout ce qui vient en parallèle. Après, on s’occupe des arrangements. C’est vraiment un travail de groupe.

 

Metal-Eyes : Il a été enregistré où et produit par qui ?

Samir : Il a été enregistré au studio XXXXXXX, à Goteborg, chez Frederik Norstom.

 

Metal-Eyes : C’est pas le première fois que vous travaillez avec lui…

Samir : Non, c’est la quatrième fois ! C’est une sommité, et pour cet album, on voulait un son puissant, le bon détail, la bonne sonorité entre les instruments traditionnels et les guitares. On sait ce qu’il fait, c’est un super pro qui nous connait très bien, il sait où on veut aller et il sait aussi nous arrêter quand, parfois, on en fait peut-être un peu trop. C’est le gars qu’il nous fallait pour cet album.

 

Metal-Eyes : Parlons maintenant de Lila-H : comment pourrais-tu me le vendre, me convaincre d’aller l’acheter la semaine prochaine ?

Samir : Mmmhhh… bonne question ! Je ne suis pas un bon commercial ! Mais je dirai que c’est un album sincère, authentique. On a essayé de retranscrire des émotions, des petites histoires. Ce n’est pas un album documentaire, on ne se met pas à la place de médias, on a simplement raconté des choses que nous avons vécues, Mus et moi. On a été sincères dans notre démarche.

 

Metal-Eyes : Alors, pour quelqu’un qui ne vous connait pas, comment pourrais-tu décrire votre musique ?

Samir : Notre musique ? C’est un mélange, un brassage de cultures. C’est effectivement du metal, musique qu’on a toujours aimée et écoutée depuis notre adolescence, avec une culture, qui, pour ma part, est celle dans laquelle j’ai grandi, la culture arabe, berbère… On a voulu retranscrire ces sonorités dans cette musique metal qu’on aime, comme l’ont fait déjà certains groupes.

 

Metal-Eyes : Donc c’est un peu plus fusion que folk comme certains aiment à vous décrire ?

Samir : Ben, c’est un peu le problème, qu’on ne puisse pas nous coller une étiquette… Quand certains festivals nous disent que c’est un peu prog, mais le festival est plus pagan… Nous, dans notre musique, on fait ce qu’on aime, au moment où on veut le faire. C’est-à-dire que si on a envie d’une sonorité pagan, alors ce sera du pagan. On ne fait pas uniquement du death, ou du pagan, ou du prog. On y met tout ce qu’on sait faire et tout ce qu’on aime. Tant que ça colle à ce qu’on veut faire, aux paroles, s’il faut que ça passe par un changement de tempo, d’autres instruments, changement de voix… On a deux chanteurs dans le groupe, c’est justement pour nous accorder cette possibilité de changer d’ambiance.

 

Metal-Eyes : Si tu devais ne retenir qu’un seul des titres de Lila-H pour expliquer ce qu’est Arkan aujourd’hui, ce serait lequel ?

Samir : Il y a tellement de différentes ambiances que c’est un peu compliqué…

 

Metal-Eyes : Je sais, mais tu dois séduire ton auditeur avec un seul titre…

Samir : Un seul… Alors je choisirai Broken existences… C’est un titre que je trouve percuttant, on rentre directement dans le vif du sujet avec un gros son de guitares, une basse très profonde et une batterie très présente, ainsi qu’un chant growl hyper percutant et on arrive sur un refrain plus clair, très entrainant. C’est un titre qui représente bien la variété de ce que fait Arkan.

 

Metal-Eyes : Et le titre lui-même, « les existences brisées », colle bien au thème de l’album. Une dernière chose : quelle pourrait être la devise d’Arkan ?

Samir : Une devise ? Je sais pas… En fait, aujourd’hui, tu veux me poser que des colles, toi ! (rires)

 

Metal-Eyes : Non… En tant que journaliste amateur, je fais quelques recherches et j’attends avec impatience le jour où un musicien fera pareil et me dira « attends, je suis allé voir les questions que tu poses, et celle-là, elle revient tout le temps, alors voilà ! »

Samir (il rit) : Tu as raison ! Alors… Une devise ? « Fraternité ». Parce que, simplement, on est de vieux potes, ça fait 15 ans qu’Arkan existe.

 

Metal-Eyes : As-tu quelque chose à rajouter ?

Samir : J’espère que cet album parlera au gens et qu’il leur permettra de s’informer sur ces années 90 en Algérie.